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Clément CAMBOURNAC

Journal et lettres de Clément CAMBOURNAC"poilu" de la Grande Guerre

Y penser toujours, n'en parler jamais
contexte30 Transport par voie ferrée au camp Mailly ; instruction.

Jusqu’à quand faudra-t-il supporter tout cela sans rien dire

texte30
3 février jeudi (1916)

C’est aujourd’hui que nous quittons Combles pour aller avec notre division au camp de Mailly. On fait les préparatifs de départ ; le soir nous voyons rappliquer les formations sanitaires de la 14è y compris le gbd. Nous recevons la visite de plusieurs médecins d’ailleurs fort mal élevés, des militaires sans doute. L’un d’eux nous fait l’honneur de se présenter à nous ; mais je gaffe en me présentant “médecin auxiliaire C(ambournac).” ; aussitôt le grand homme fait machine arrière ; pensez donc : un médecin militaire à 2 galons se compromettre avec un sous-off ! ! C’est affreux. Un pharmacien d’une ambulance vient nous demander l’hospitalité pour lui et ses médecins ; on accepte de bon coeur. Nous dînons tranquillement et apprenons que nos brancardiers viennent d’être mis à la porte par ceux de la 14è ; toujours les poires. Nous entendons brusquement dans la cuisine un dialogue qui parait nous viser et qui n’a rien d’amène : sûrement un officier d’administration qui s’interesse à nous ; il nous promet de nous expulser sans tarder ; nous l’attendons de pied ferme ; à 8 heures, brusque irruption du susdit marchand de patates (notre diagnostic était exact) : “si dans 10 minutes vous n’êtes pas sortis, je vous fait expulser par la prévôté”. Nous ne nous en faisons pas pour si peu ; Jean commence à l’invectiver de la belle façon, pendant que nous en faisons autant aux autres médecins à qui on nous avait présentés comme des brutes ; on s’engueule d’abord on raisonne ensuite et on finit par se quitter presque copains avec tous les honneurs de la guerre. Je retiens l’officier d’administration à ajouter à la liste déjà nombreuse des brutes trouvées dans cette caste maudite. Nous quittons Combles à 10 h. du soir ; nuit noire ; les brancardiers ayant causé à voix un peu haute, S//// entre dans une rage terrible et va jusqu’à brutaliser Tourrié, sans obtenir d’ailleurs le silence ; à la halte il va pleurer dans le gilet de M. et taper sur les médaux pour se consoler.

4 fév.

Nous arrivons à Mussey ; il fait un froid de loup. Nous allons au bistro absorber quelques calories ; mais il faut demander les autorisations à M. qui s’y trouve ; je suis chargé de cette délicate besogne. A peine ai-je formulé ma demande que S., le regard plein de haine, déclare au médecin-chef qu’il vient de me faire chercher et que je n’ai pas répondu à son appel. Sur une réponse plutôt sèche de ma part, M. m’impose silence mais m’accorde mon autorisation. Attrape, Sigaud. Nous faisons notre plein d’essence, heureux d’avoir joué un bon tour à S. Nous allons occuper un wagon de 2è ; e médecin-chef vient très aimablement en mettre un autre à notre disposition. Que n’avons-nous toujours à faire à lui ! sans doute l’écorce est un peu dure mais le coeur est bon. Je crois. Voyage queconque jusqu’à Mailly ; nous traversons un pays foncièrement laid, surtout aux environs du camp : de grands espaces légèrement vallonnés, avec une végétation plutôt rabougrie, des bois de sapins qui font piètre figure. A M. nous voyons quelques canons formidables dont, je l’espère, nous verrons bientôt les effets sur les Boches. Nous traversons les cantonnements militaires d’ailleurs fort bien installés, puis le village et nous voilà dans la campagne qui est fort peu intéressante ; après 2 h.1/2 de marche nous arrivons à Semoine où nous devons passer quelques jours. C’est un village assez agréable habité par des gens qui paraissent assez civilisés. A l’arrivée, pas de cantonnement pour les médaux ; ça ne nous change pas ; par exemple, on nous abandonne généreusement toute une rue du village ; mais hélas, cette rue n’a qu’une maison ! Générosité facile ! Mais en bons médaux que nous sommes nous ne nous laissons pas influencer et en 2 heures nous avons chacun une chambre, nous avons une riche salle de popote. M. que nous trouvons dans la rue s’informe avec intérêt si nous avons pu nous loger ; il y a vraiment progrès. Les jours suivants vie plutôt monotone, peut-il en être autrement. Nos occupations doivent consister à faire transformer les tampons en masques Tambutet. En réalité nous ne faisons rien du tout que roupiller comme des loirs, boulotter, nous promener, lire. À ce train là je sens que nous tiendrons longtemps. Nous allons nous promener aux environs du village qui au moment de la bataille de la Marne s’est trouvé entre les Boches et les Français et qui a reçu quelques obus boches (ma maison en a reçu un). Nous trouvons dans un champ qui domine le village quelques tranchées couvertes de paille pourrie, remplies de boites de singe, de cartouchières, etc. ... Nos frères, les héros de la Marne ont séjourné ici ; c’est là qu’ils ont arrêté les hordes boches. Nous découvrons l’emplacement de 2 canons de 75 qui ont dû faire une belle salade des Boches au moment où ils sortaient des bois situés au nord du village. Nous nous inclinons respectueusement devant les quelques tombes que nous recontrons non loin de là. Notre séjour à Semoine est marqué par un gros incident. On doit nous vacciner pour la 2è fois contre la paratyph. Nous commençons à la trouver mauvaise ; on a mis plusieurs années pour mettre au point le vaccin antityph. (en admettant que ce soit fait) et on voudrait nous faire croire qu’il a suffi de quelques mois pour connaître exactement le vaccin antiparatyph. ! ! Le médecin militaire Vincent croit peut-être sincèrement être utile à son pays mais il me semble qu’il exagère un peu en faisant porter son expérience sur 4 millions d’hommes. Pourquoi ne demande-t-on pas des volontaires ? On en trouverait certainement moyennant quelques maigres avantages. Si l’inventeur était un civil, on aurait été plus circonspect - et à juste titre - avant d’adopter son vaccin. Après avoir été des esclaves nous devenons des cobayes ! Et nous sommes au 20è siècle. D’ailleurs bien entendu, les officiers ne sont pas vaccinés obligatoirement, ce qui revient à dire qu’aucun ne veut être vacciné. Or nous manquons d’officiers plutôt que d’hommes et ce sont surtout ces vies précieuses qu’on devrait sauver à tout prix ; mais on n’essaie même pas de sauvegarder les apparences. Tout cela n’est pas de nature à faire de nous des gens dociles, et dire que j’ai failli me faire casser la g. pour l’armée ! Suprême honte dont je ne pourrai jamais être entièrement lavé ! Nous décidons de truquer si possible ; nous allons faire semblant de nous déshabiller et nous mettrons les voiles avant d’avoir été piqués. Mais hélas ça ne prend pas. M. nous fait appeler ; Lafont et Raynal s’exécutent les premiers, moi ensuite - gros malaise à mon entrée dans la salle - Nous nous en tirons assez bien. M. a dit le soir à Raynal qu’il va envoyer à ce sujet un rapport à Valois ; nous nous en moquons d’abord mais nous songeons ensuite aux conséquences stupides que cela pourrait avoir et le lendemain nous allons, Jean et moi trouver M. pour voir ce fameux rapport. Il commence par nous engueuler et nous affirme qu’il enverra sûrement le compte-rendu ; il nous menace de nous envoyer dans des régiments ; soyez tranquille, monsieur M., nous ne sommes pas militaires, nous ne sommes même pas militaristes, mais nous savons bien nous conduire lorsque pleuvent obus et balles. En fin de compte, il nous déclare qu’il n’enverra pas sa feuille et nous nous quittons en bons termes, après lui avoir dit un peu de ce que nous pensons sur tout ce qui se passe au groupe. Quel malheur qu’il ne subisse que les néfastes influences de Sigaud et de Perret le mauvais génie du groupe qui passe tout son temps à monter tous les officiers contre nous, contre les sergents, contre les hommes. Et dire que ce bonhomme qui ne joue aucun rôle utile gagne plus de 600 fr. par mois, que ses galons lui assurent une grande considération au moins dans les milieux militaires car les civils ont ouvert les yeux depuis longtemps. Finie la domination des brutes galonnées) où on mesure tout aux galons. Le lendemain, M. est appelé à la direction pour remplacer provisoirement Valois malade. J’habite dans un bistro peuplé par une nuée de femmes patronne, belle-mère, fille, cousine, etc. ... plus rébarbatives les unes que les autres. (comme je ne suis pas un client assidu du bistro, je suis considéré plus ou moins indifféremment). Cependant j’ai un bon lit où je dors bien tranquille ; c’est l’essentiel dans ces périodes où on vit d’une vie purement végétative ou presque ! Notre popote est installée chez un Suisse marié à une française. Charmant accueil. Lafont revient de permission ; Duranton part. Bons coups de gueule. On nous annonce que la division est en train d’embarquer ; nous partons demain dimanche. Derniers préparatifs. Perret arrivé la veille cherche un lit ; on lui donne la chambre de Jean, la plus belle de toutes alors que, à la popote des officiers il y a un lit inocupé. Pour une nuit, on aurait pu, il me semble, laisser Jean tranquille. Gros malaise à l’arrivée du potard. Jusqu’à quand faudra-t-il supporter tout cela sans rien dire ! ! Ah ! par exemple, le jour où on parlera ... ! !

 

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