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Journal et lettres de Clément CAMBOURNAC, "poilu" de la Grande Guerre |
| Y penser toujours, n'en parler jamais |
Mon bien cher Jean,
Je rentre à
l'instant de ma petite promenade de digestion en 1ère ligne dans
un village coupé de tranchées, autour d'une église
dont le clocher a été rasé par les obus, avec des
maisons en ruines. Je me trouve dans une jolie maison où j'ai
écrit presque toutes les lettres que tu as reçues de moi
; je m'y trouve si bien ; je me crois transporté dans mon cher
Midi et je pense instinctivement au pays, à ma famille, aux bons
amis parmi lesquels tu garderas toujours la place de choix. Que de
souvenirs sont déjà attachés à cette maison
d'apparence bien quelconque. Faire une longue lettre, c'est très
bien mais faire une lettre intéressante c'est plus dur,
lorsqu'on mène une vie assez monotone comme la nôtre.
Je
ne puis pas te raconter les faits d'armes accomplis dans la
région ; ils sont rares et il est interdit de les divulguer ; il
y a surtout des prouesses individuelles ou de petits groupes ; il y a
quelques jours, 5 ou 6 tirailleurs ont attaqué de nuit un petit
poste boche après une manoeuvre d'une audace inouïe ;
l'officier qui attendait le résultat de sa tranchée a
entendu tout d'abord : "Wer da ?" auquel il a été
répondu "En avant, à la baïonnette" ; quelques coups
de fusils, qqs cris puis plus rien ; 1/2 heure après 4 boches
dégringolaient dans notre tranchée, jetés
littéralement par les tirailleurs qui les avaient pris. Dans le
même régiment, un Arabe demande à son lieutenant
l'autorisation d'aller démolir une sentinelle ; une heure
après, il rapportait le casque et le fusil du boche.
Ma vie est toujours à peu près la même ; de temps en temps quelques incidents ; il y a une semaine, j'ai failli m'inscrire pour la formation sanitaire qui doit aller en Serbie ; mais un de mes camarades, avec qui je m'étais promis de faire toute ma campagne et réciproquement, ayant été refusé pour raisons de santé, je suis resté à la 37e. Je ne le regrette plus maintenant, car j'ai appris depuis que c'était pour aller soigner des varioleux et des typhiques dans des hôpitaux et non pour faire campagne.
J'ai pris il y a 4 ou 5
jours une photo qui aura si elle est réussie, un certain
mérite ; j'étais dans la cour d'une ferme qui est en
notre possession après toute une série d'assauts
acharnés de part et d'autre ; les Boches sont à 100
mètres environ ; à travers les vides faits par leurs
obus dans les murs, ils nous ont aperçus et copieusement
arrosés de balles ; jusque là tout allait bien car nous
étions assez bien abrités ; mais à peine avais-je
installé mon Kodak qu'un obus vient s'abattre sur le pan de mur
que je photographiais, situé à 9 ou 10 mètres de
moi ; comme je tenais beaucoup à cette photo, je me suis
empressé de disposer mon appareil ; au moment où je
pressais le déclancheur un second obus tombe un peu en
deça du même mur, ou plutôt de ses débris ;
si la photo est bonne on y verra un nuage de poussière et de
fumée formé par l'explosion. Bien entendu, dès que
j'ai eu pris ma photo, j'ai battu en retraite et quelques secondes
après un 3ème obus tombait à 2 ou 3 mètres
de l'emplacement de mon appareil qu'il aurait pu endommager ainsi que
son propriétaire si je n'avais pas décampé. Dans
la soirée, au cours d'une autre tournée, j'ai
essuyé avec mon compagnon, un chasseur d'Afrique, une seconde
fois le feu des obus ; un éclat m'a même enlevé mon
képi (authentique) bien qu'étant en bout de course.
J'ai déjà une assez belle collection de photos de guerre et j'ajoute tous les jours de nouveaux numéros ; quand pourrons-nous les examiner ensemble !
A part cela quelques incidents et d'autres analogues et assez rares d'ailleurs, la vie est très monotone : 2 jours de service sur 6 pour le moment ; ces jours-là, je vais faire l'inspection des postes de secours du secteur ; c'est fort agréable ; j'adore ces promenades matinales ou parfois nocturnes à travers la belle nature. Aussi n'ai-je pas ressenti un seul instant le fameux "cafard".
A ton tour, que deviens-tu ? -car j'insiste un peu trop sur mes affaires- es-tu toujours dans d'aussi bonnes dispositions ? J'espère toujours que tu vas m'écrire une longue lettre ; tu sais le plaisir que je peux éprouver à voir le vaguemestre m'apporter de la correspondance.
Je m'arrête ; je serais si content si cette lettre pouvait me valoir une longue réponse.
Bien à toi ; prie un peu pour ton vieil ami
Clément