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Clément CAMBOURNAC

Journal et lettres de Clément CAMBOURNAC"poilu" de la Grande Guerre

Y penser toujours, n'en parler jamais
contexte59 Sur le front, du 16 février au 16 mars, bataille de Champagne : la tentative de percée française est un échec ; ces offensives réussissent à bousculer quelque peu les dispositifs allemands au prix de pertes effroyables.

Faire une longue lettre c'est très bien, mais faire une lettre intéressante c'est plus dur

texte59
3 mars 1915

Mon bien cher Jean, 

Je rentre à l'instant de ma petite promenade de digestion en 1ère ligne dans un village coupé de tranchées, autour d'une église dont le clocher a été rasé par les obus, avec des maisons en ruines. Je me trouve dans une jolie maison où j'ai écrit presque toutes les lettres que tu as reçues de moi ; je m'y trouve si bien ; je me crois transporté dans mon cher Midi et je pense instinctivement au pays, à ma famille, aux bons amis parmi lesquels tu garderas toujours la place de choix. Que de souvenirs sont déjà attachés à cette maison d'apparence bien quelconque. Faire une longue lettre, c'est très bien mais faire une lettre intéressante c'est plus dur, lorsqu'on mène une vie assez monotone comme la nôtre. algériensJe ne puis pas te raconter les faits d'armes accomplis dans la région ; ils sont rares et il est interdit de les divulguer ; il y a surtout des prouesses individuelles ou de petits groupes ; il y a quelques jours, 5 ou 6 tirailleurs ont attaqué de nuit un petit poste boche après une manoeuvre d'une audace inouïe ; l'officier qui attendait le résultat de sa tranchée a entendu tout d'abord : "Wer da ?" auquel il a été répondu "En avant, à la baïonnette" ; quelques coups de fusils, qqs cris puis plus rien ; 1/2 heure après 4 boches dégringolaient dans notre tranchée, jetés littéralement par les tirailleurs qui les avaient pris. Dans le même régiment, un Arabe demande à son lieutenant l'autorisation d'aller démolir une sentinelle ; une heure après, il rapportait le casque et le fusil du boche.

Ma vie est toujours à peu près la même ; de temps en temps quelques incidents ; il y a une semaine, j'ai failli m'inscrire pour la formation sanitaire qui doit aller en Serbie ; mais un de mes camarades, avec qui je m'étais promis de faire toute ma campagne et réciproquement, ayant été refusé pour raisons de santé, je suis resté à la 37e. Je ne le regrette plus maintenant, car j'ai appris depuis que c'était pour aller soigner des varioleux et des typhiques dans des hôpitaux et non pour faire campagne.

fermeJ'ai pris il y a 4 ou 5 jours une photo qui aura si elle est réussie, un certain mérite ; j'étais dans la cour d'une ferme qui est en notre possession après toute une série d'assauts acharnés de part et d'autre ; les Boches sont à 100 mètres environ ; à travers les vides faits par leurs obus dans les murs, ils nous ont aperçus et copieusement arrosés de balles ; jusque là tout allait bien car nous étions assez bien abrités ; mais à peine avais-je installé mon Kodak qu'un obus vient s'abattre sur le pan de mur que je photographiais, situé à 9 ou 10 mètres de moi ; comme je tenais beaucoup à cette photo, je me suis empressé de disposer mon appareil ; au moment où je pressais le déclancheur un second obus tombe un peu en deça du même mur, ou plutôt de ses débris ; si la photo est bonne on y verra un nuage de poussière et de fumée formé par l'explosion. Bien entendu, dès que j'ai eu pris ma photo, j'ai battu en retraite et quelques secondes après un 3ème obus tombait à 2 ou 3 mètres de l'emplacement de mon appareil qu'il aurait pu endommager ainsi que son propriétaire si je n'avais pas décampé. Dans la soirée, au cours d'une autre tournée, j'ai essuyé avec mon compagnon, un chasseur d'Afrique, une seconde fois le feu des obus ; un éclat m'a même enlevé mon képi (authentique) bien qu'étant en bout de course.

J'ai déjà une assez belle collection de photos de guerre et j'ajoute tous les jours de nouveaux numéros ; quand pourrons-nous les examiner ensemble !

A part cela quelques incidents et d'autres analogues et assez rares d'ailleurs, la vie est très monotone : 2 jours de service sur 6 pour le moment ; ces jours-là, je vais faire l'inspection des postes de secours du secteur ; c'est fort agréable ; j'adore ces promenades matinales ou parfois nocturnes à travers la belle nature. Aussi n'ai-je pas ressenti un seul instant le fameux "cafard".

A ton tour, que deviens-tu ? -car j'insiste un peu trop sur mes affaires- es-tu toujours dans d'aussi bonnes dispositions ? J'espère toujours que tu vas m'écrire une longue lettre ; tu sais le plaisir que je peux éprouver à voir le vaguemestre m'apporter de la correspondance.

Je m'arrête ; je serais si content si cette lettre pouvait me valoir une longue réponse.

Bien à toi ; prie un peu pour ton vieil ami

Clément

Journal

 

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