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Clément CAMBOURNAC

Journal et lettres de Clément CAMBOURNAC"poilu" de la Grande Guerre

Y penser toujours, n'en parler jamais
contexte57 La guerre devient une guerre d’usure, qui met à l’épreuve tant les forces morales que matérielles des combattants ; les états-majors veulent « saigner à blanc » les armées adverses.

ils ont réussi à faire sauter une de nos tranchées

texte57
27 janvier 1915

Mon bien cher Jean, 

Me voilà de service dans une charmante petite ville ou qui le serait du moins, si elle n'avait pas été, et si elle n'était pas encore tous les jours arrosée par les marmites. Hier encore, un obus de 150 est tombé chez une bonne vieille qui m'avait à plusieurs reprises donné l'hospitalité. Ma maison qui a eu le même honneur ily a 2 mois est pour le moment, je crois, assez sûre ; j'y pique en tout cas de fameuses roupillades, en général après un bon vin chaud que je déguste avec un de mes brancardiers caraby à 8 inscriptions.

Tout aujourd'hui, notre artillerie lourde et légère a canonné sans relâche ; nous en avons de tous les côtés sauf devant, car les tranchées boches sont à 800 mètres au maximum. C'est en effet aujourd'hui la Saint Kaiser ! Et on lui a souhaité la fête d'une façon peu ordinaire ; il y a longtemps qu'on a dépassé les 21 coups réglementaires.

Tout à l'heure nous étions en train de déjeuner, lorsque 8 artilleurs passent dans la rue, traînant à bras un.... canon de 75, tout comme un gamin traîne après lui un cheval mécanique ; derrière eux, un 9ème artilleur portait 12 obus dans une brouette ; ils vont tous s'installer à l'angle de ma maison, la bêche du canon touchant le mur ; quelques secondes à peine s'écoulent et pif, paf 12 fois ! Et ces braves types se défilent en vitesse traînant toujours après eux leur satané jouet. Ils nous ont fait le même tour vers les 6 heures pendant que nous dînions ; c'était très beau en pleine nuit. J'espère que les Boches n'auront pas repéré l'endroit et ne se vengeront pas sur le pauvre être inoffensif que je suis, en m'obligeant à me lever en vitesse cette nuit ; je ne le crois pas ; j'ai de plus en plus confiance dans mon étoile ; ce matin encore, j'ai reçu ou plutôt failli recevoir une pluie de balles de schrapnell dont une est allée s'aplatir en sifflant à 25 centimètres tout au plus de moi, dans les broussailles.

Demain matin, je rentrerai au cantonnement ; comme depuis 2 ou 3 jours il fait un temps splendide, nous ferons une belle partie de..... foot-ball ; oui, si fort que cela te paraisse, je joue au foot-ball comme un enragé, à l'association ; le médecin-chef nous a payé 2 ballons et nous avons réussi à former une équipe redoutable, composée de 4 médecins auxiliaires et de quelques brancardiers ; je compte prendre des photos ces jours-ci ; si elles sont bonnes, je t'en enverrai des épreuves.

Tout cela fait passer le temps et nous donne de la patience pour attendre les évènements qui ne se précipitent guère. Ces jours-ci cependant, il y a eu quelques attaques boches ; il y a une dizaine de jours, on les a laissé approcher jusqu'aux fils de fer barbelé où ils sont arrivés en rampant ; là on les a reçus avec les fusils et les mitrailleuses ; on a compté 300 morts parmi les Boches, 4 ou 5 blessés de notre côté. Cette nuit, à 1000 mètres de ma maison, ils ont réussi à faire sauter une de nos tranchées sur une petite longueur et à nous tuer 8 hommes. Mais ils ont voulu profiter du trouble pour attaquer ; on les a reçus royalement et comme ils insistaient, le 75 leur a envoyé quelques coffrets de dragées, ce qui les a entièrement satisfaits ; ils sont rentrés dans leurs escargots ; qu'ils continuent longtemps ainsi ; ils iront loin.

A quand de tes nouvelles ? Je n'en ai pas eu depuis la carte que tu m'as envoyée il y a assez longtemps. Es-tu guéri du "cafard" ? As-tu pris un peu de patience pour supporter les petites vexations de la vie militaire ? As-tu obtenu d'aller voir ta famille, comme tu le désirais ? Ecris-moi longuement ; je brûle de pouvoir reconnaître ton écriture sur ma correspondance ; accorde-moi ce plaisir le plus souvent possible. Je sais que la vie que tu mènes est assez pénible et ennuyeuse ; aussi serai-je très heureux de savoir si tu arrives maintenant à en surmonter les difficultés. Je suis sûr que tu en auras le courage et que tu seras suffisamment consolé par la certitude d'être très, très utile à notre pays et faire beaucoup de bien.

Adieu mon bien cher Jean, bon courage. Je t'embrasse de tout coeur.

Clément

Journal du 26 janvier

 

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