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Clément CAMBOURNAC

Journal et lettres de Clément CAMBOURNAC"poilu" de la Grande Guerre

Y penser toujours, n'en parler jamais
contexte51 Pendant ce temps sur le front : en septembre, bataille de la Marne ; en octobre, "course à la mer" ; le front se stabilise... et premiers combats aériens.

je dois et je veux avoir fait campagne.

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Dimanche 25 oct. 1914
Bien cher ami,

Me voila enfin depuis une dizaine de jours en plein théatre de la guerre, ce qui ne veut pas dire que je risque ma peau tous les jours ; bien au contraire je suis à ce sujet relativement tranquille pour le moment.

Parti de Perpignan le ... 13! octobre, je suis arrivé à destination après 3 jours d'un voyage fort intéressant et peu fatiguant. J'avais été nommé médecin auxiliaire le 25 sept. et mes minuscules galons m'ont procuré entres faveurs, celle de voyager en 1ère ou 2e pendant tout le trajet et d'avoir 1/2 compartiment à ma disposition.

Je suis parti avec un de mes amis et nous avons obtenu de ne pas être séparés ; c'est un de mes anciens camarade de Lille, mon "alter ego" de ce temps-là ; aussi j'espère que nous passerons quelques bons moments.

Nous sommes affectés tous les deux au groupe de brancardiers de la 37e division. Notre rôle qui est fort peu médical consiste à commander une section de brancardiers ; il est pour l'instant peu dangereux car à l'endroit où je me trouve les 2 armées ne font guère que se regarder d'une tranchée à l'autre et il y a fort peu de blessés : 2 à 3 par jour pour toute la division de notre côté, beaucoup plus du côté adverse à cause de l'effrayante précision de notre artillerie qui va chercher les Boches jusqu'au fond de leurs tranchées ; il est facile d'en apprécier les effets puisque les lignes allemandes se trouvent sur certains points à 80 mètres des 1ères lignes françaises. Plusieurs soldats m'ont dit avoir fréquemment entendu les hurlements de douleur des blessés dans les tranchées boches après l'éclatement d'un obus de 75 et encore plus de 95 qui pour être plus lent n'en est pas moins précis. Il y a 3 ou 4 jours une batterie de 75 installée tout près de mon ambulance a entièrement démoli un convoi allemand d'une cinquantaine de voitures. A 200 mètres de notre casemate se trouvent de 3 côtés différents 2 batteries de 95 et une de 75 ; aussi avons nous fréquemment de la musique.

Il y a 7 ou 8 jours je suis allé avec mon camarade en reconnaissance -ou en promenade, comme tu voudras- dans un bois à 7 ou 8 Kil(omètres) de chez nous et à 400 m. des Boches. Nous avons été reçus par le colonel du régiment qui gardait la forêt, il nous a invité à prendre la goutte dans son gourbi avec quelques uns de ses officiers. C'est on ne peut plus pittoresque ; c'est entre autre réconfortant de voir l'insouciante gaieté de tous ces braves pendant que les balles sifflent à quelques mètres.

ane Quelques jours après j'ai été chargé d'aller reconnaître plusieurs fosses où on avait enfoui 24 chevaux et qui se signalaient de loin par ... des émanations odorantes ; il fallait conduire une équipe qui devait achever l'enfouissement. C'était fort peu rigolo, car on m'avait annoncé que cela se trouvait entre les tranchées françaises et allemandes ; je suis parti bien entendu, malgré cela , accompagné d'un brigadier ; quand nous sommes arrivés on m'a appris qu'il y avait eu méprise et que je devais aller à 500 m. au moins en arrière des françaises !! aussi nous sommes nous bornés à en rire.

Hier nous avons assisté à deux reprises à la poursuite d'un avion français par les canons boches ; il a survolé leurs lignes pendant plus d'une heure perdu dans les petits nuages que formaient autour de lui les obus. Ce matin nouvelle poursuite émouvante. Hier un ??? a survolé le cantonnement pendant que le médecin divisionnaire passait le personnel sanitaire en revue ; il a pris la direction de Paris sans faire attention à nous ; quelques minutes après 3 avions français se sont lancés à sa poursuite et tout n'aura pas été rose probablement pour le vilain oiseau.

Nous sommes au même endroit depuis le début ; notre division très éprouvée jusqu'à présent se repose et nous avec elle ; mais j'espère bien que d'ici peu nous allons reprendre comme sur presque tout le front la marche en avant.

Je ne t'ai pas parlé de mon voyage ; il a été assez intéressant ; passage par Cette (Sète), Nîmes, Lyon etc... Réception chaleureuse dans pas mal d'endroits : les Dames de la Croix-Rouge se multiplient et leurs attentions vont, bien entendu, d'abord aux médecins quand il n'y a pas de blessés. La bande de velours rouge, bien plus que le galon, nous donne un prestige considérable  tant en campagne, qu'en garnison dans les hôpitaux : quelques jours avant de partir, j'avais été nommé dans un hôpital de 170 lits où j'étais patron après le médecin major qui chargé d'années se reposait sur moi de la responsabilité médicale. J'avais à passer la visite matin et soir et à faire les 4 ou 5 pansemments les plus délicats ; pour les autres, je me bornais à donner des conseils ou avis aux Dames de la Croix-Rouge qui étaient celles-là tout à fait à la hauteur de leur tâche.

Auparavant j'avais passé près d'un mois dans un autre hôpital temporaire transformé maintenant en hôpital civil. Par les dieux ??? je me trouvais comme un rat dans son fromage et à tous points de vue c'était la vie idéale : le rêve pour un... embusqué. Mais à aucun prix, je ne veux mériter ce titre et j'ai fait de très bon coeur le sacrifice de cette vie facile (et assez utile d'ailleurs puisque pendant 1 mois j'ai fait en moyenne 80 pansements seul ou avec l'aide d'infirmières) et j'accepte sans rechigner les ennuis de la vie de campagne.

Et toi que deviens-tu ? Ton départ doit être proche et je ne doute pas que tu le voies venir aussi sans trembler. On t'utilisera probablement comme infirmier dans un hôpital ; tu y rendras les plus grands services ; n'envie pas ma situation ; la vie que je mènerai sera peut-être plus variée et plus intéressante que la tienne ; mais je crois pouvoir affirmer qu'elle sera moins utile : notre travail est fort peu médical et je serais bien plus aisément remplacé ici que je l'ai été à Perpignan. Mais à défaut de noblesse, mon âge oblige : je dois et je veux avoir fait campagne. Tu n'as pas les mêmes raisons que moi d'avoir ces intentions. Si je suis blessé, j'aurai peut-être le plaisir d'être soigné par toi ! On a vu plus drôle.

J'ai soigné à Perpignan un de tes compatriotes et j'ai tâché de lui rendre ce que tu as fait pour ??? auquel tu as prodigué tes soins. J'ai passé la soirée, il y a quelques jours, avec un médecin aveyronnais, le Dr Maque qui a épousé une de tes compatriotes originaire de Lalandusse, cousine de Dupoux. Il est à la même division que moi, mais à une ambulance différente.

Mon frère est actuellement indemne ; il était en Alsace ; je crois qu'il n'y est plus ; j'espère même le rencontrer par ici ; ce serait trop de joie.

Je m'arrête et il est grand temps ! Je suis bavard plus qu'une pie. Je cours dehors voir la poursuite d'un "aviatik" par nos mitrailleuses.

A bientôt une longue lettre de toi. Crois à la vive affection de ton tout dévoué. C.Cambournac
Médecin auxiliaire. Groupe de brancardiers de la 37e division. Bureau Central militaire. Paris

Si tu ne m'as pas envoyé Chavasse, garde-le ; je n'en ai nul besoin. Si tu me l'as expédié, ne te préoccupe nullement de son sort ; il est à Perpignan et il y attendra patiemment la signature de la paix. Donne-moi des nouvelles de nos anciens camarades de Bordeaux.

Journal au 25 octobre

 

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