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Journal et lettres de Clément CAMBOURNAC, "poilu" de la Grande Guerre |
| Y penser toujours, n'en parler jamais |
Mon bien cher Jean,
Je viens de lire et
relire ta lettre si impatiemment attendue ; elle a battu tous les
records de vitesse en faisant le voyage Rochefort-37e en 2 jours. Ton
long silence de 2 mois m'inquiétait ; je te demande de
m'écrire un peu plus souvent ; je sais que la vie de garnison
est fort énervante, mais je suis sûr que tu voudras bien
au moins toutes les semaines faire un petit sacrifice pour procurer de
la joie à ton vieil ami. Juste au même moment, je me trouvais
depuis une dizaine de jours sans nouvelles de mon frère, ce qui
m'inquiétait sérieusement ; une tuile n'arrive pas seule,
dit-on ; une joie non plus : j'ai reçu en même temps ta
lettre et une autre de mon frère me donnant d'excellentes
nouvelles ; aussi je suis heureux comme un roi ; tout est bien qui
finit bien. Tu as repris l'envie de
quitter Rochefort. Je te répéterai à ce sujet ce
que je t'ai déjà dit. Tu es bien plus utile que moi ; tu
joues un rôle autrement intéressant ; tu n'as, cela va
sans dire, absolument rien à te reprocher, contrairement
à ce que tu me dis : tout le monde ne peut pas être
à l'avant, surtout dans le service de santé dont les 2/3
du personnel sont sur le territoire, de par le règlement tout
à fait logique. Tu as le droit plus que tout autre de rester
à Rochefort, parce que tu as commencé à servir la
Patrie plusieurs mois avant ton appel régulier, et aussi parce
que ta classe n'est pas encore partie pour le front, tandis que la
mienne, par exemple, y est depuis le début. Tu épargneras
beaucoup de chagrins à tes parents et cette considération
doit entrer en ligne de compte. Donc, conseil d'ami, ne bouge pas de
Rochefort. D'autre part, tu me parais, d'après ta lettre, avoir
ou avoir eu l'intention bien arrêtée de faire campagne. Si
pour des raisons que je t'engage à peser longuement, tu tiens
absolument à partir, je serais tout heureux de faire toutes les
démarches nécessaires pour te faire venir à la
37e, plutôt qu'à une autre formation, et ensuite pour te
faire verser à ma section. Je ferai même l'impossible pour
cela, mais à la condition que tu ne veuilles à aucun prix
rester à Rochefort.
Allons, un peu de patience, dis toi bien que
la vie est monotone partout, autant sur le front qu'à
l'intérieur ; nous sommes obligés de nous ingénier
à y apporter un peu de variété. Le récit
que je te fais de la nôtre te fait peut-être croire qu'elle
est très agréable ; elle l'est sans doute, mais parce que
nous avons beaucoup de chance : un médecin-chef très chic
et qui a en nous toute confiance, un aide-major qui est notre meilleur
copain ; nous-même nous nous sommes fort bien rencontrés ;
bien que de caractères et surtout d'aspirations très
différents, nous nous entendons à merveille (ce qui est
très rare) ; il y a 3 mois je voulais permuter dans un
régiment de zouaves ; pour le moment, je suis tellement
attaché au 37e groupe que j'en partirais avec un certain regret.
Notre service comporte 2
jours de travail sur 6 ; ces 2 jours, d'ailleurs, peu d'occupations,
tant qu'il n'y a pas d'attaque et il n'y en a pas eu depuis pas mal de
temps. Nous sommes chargés de surveiller la tenue des hommes,
l'installation et la propreté du cantonnement, le fonctionnement
du service. Je fais de longues promenades pour inspecter nos postes ou
simplement prendre l'air ; le pays est délicieux ; je fais
beaucoup de photos ; je t'en envoie quelques unes ci-joint, puisque
cela te fait plaisir. Une autre de nos occupations des jours de repos,
c'est le.... sport !!!! Il y a 3 mois notre médecin-chef
annonçait qu'on allait former une équipe de foot-ball
association ; il nous a demandé de nous en occuper. Les
débuts ont été durs ; tout cela ne plaisait
guère à nos brancardiers mais petit à petit le
cercle des sportifs improvisés s'est agrandi et nous avons fini
par trouver une trentaine d'amateurs très assidus ; sur le
nombre, il y a plusieurs vieux joueurs d'association dont l'un
médecin auxiliaire de l'Olympique lillois, l'autre membre d'un
patronage de Dijon, plusieurs joueurs de rugby. Il y a 3 semaines, nous
avons lancé un défi retentissant à l'équipe
première de l'ambulance voisine qui recrutée dans le 1er
corps (Lille) comprend de très bons joueurs. Le lendemain, le
médecin-chef de l'ambulance venait en personne relever le
défi et s'entendre avec nous pour l'organisation du match.
Il
fut fixé au dimanche 21 mars. Grand branle-bas au cantonnement
et dans les environs où la nouvelle s'était très
vite répandue. Nous avons soigneusement trié les
meilleurs joueurs ; j'ai été honoré de plus de
confiance que je n'en méritais ; on m'a mis "arrière" de
l'équipe, et qui mieux est, j'ai été
bombardé...... capitaine ! Je te vois déjà rigoler
et dire ou du moins penser : elle doit être fraîche
l'équipe avec un pareil capitaine ! Et bien, elle a sorti (?)
une partie splendide, bien que nous eussions un goal ignoble. Il y
avait une assistance d'au moins 3 ou 400 personnes des militaires
seulement, bien entendu, parmi lesquels beaucoup d'officiers. Sur les
11 joueurs adverses, 6 avaient été équipiers
premiers de bons clubs du Nord ; un autre avait joué et
gagné la finale du championat de France 1ère série
(association) en 1913 ; l'ailier gauche était un des meilleurs
coureurs à pied du Nord. Après une partie très
disputée, notre équipe le "Poilu Club d'X (le nom du
patelin)" l'a emporté par 5 à 4 ; sur les 4 buts de nos
adversaires, 3 ont été marqués sur des fautes
grossières de notre goal. Tel que tu me connais, je n'ai
été brûlé que 2 fois et chaque fois j'ai
réussi à remonter l'avant adverse ; j'ai reçu
maints rampo(?), mais j'en ai donné encore plus. La partie s'est
terminée sur un frénétique hourrah ; vin
d'honneur, photos par Bibi et, le soir, champagne offert par le
médecin-chef.
Le dimanche suivant, la revanche. J'étais, ainsi que 2 de mes équipiers, un peu grippé. Malgré cela nous avons nettement "surclassé" nos adversaires en leur administrant 5 buts à 2. Le soir, nouvelles réjouissances après une rentrée sensationnelle au pas dans le cantonnement (nous avions joué sur le terrain de l'autre équipe). Nous avons eu des félicitations officielles avec des encouragements à continuer. On m'a chargé de former deux autres équipes et d'organiser des