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Journal et lettres de Clément CAMBOURNAC, "poilu" de la Grande Guerre |
| Y penser toujours, n'en parler jamais |
Lever
dans un certain enthousiasme. Notre
cantine faite, nous descendons, Pouch
et moi au train d’où l’on doit
partir pour Tracy attendre les
évènements ; ½ heure de
marche jusqu’à
la maison du garde ; en passant
dans le bois, nous disons presque
adieu à notre petite cabane où
nous étions si bien. Nous pataugeons
dans la boue, sous la pluie pendant
une heure, M. Favier, Pouch et moi,
un zouave nous offre l’hospitalité
dans sa cania où l’on vient me
chercher un moment après pour aller
avec ma section au 135 organiser un
relai d’ambulance ; je vais avec
M. Favier jusqu’à Bimont où nous
rejoignent le médecin-chef et
Valois. Retour au 153 par un chemin
ignoble. Pendant ce temps, ça
chauffe terriblement ; depuis le
matin le canon a tonné furieusement.
En arrivant à Tracy on nous a annoncé la prise d’une tranchée Boche ; un peu plus loin, on nous annonce qu’une compagnie boche ou du moins les restes d’une compagnie ont été faits prisonniers. Que ça dure !
Malheureusement, cela ne va pas sans casse ; les blessés commencent à rappliquer ; les voitures d’ambulance circulent sans arrêt toujours pleines ; mes hommes prennent les blessés sur leurs brouettes et les portent à Tracy ; de temps en temps, on voit arriver des groupes de zouaves qui ont réussi à s’échapper, après avoir été blessés et qui ont voulu laisser les voitures pour de plus malades qu’eux. Ils font pitié à voir ces malheureux la tête bandée, ou un bas en écharpe, les habits déchirés, couverts de boue et souvent sanglants. Les brancardiers se distinguent par un très grand dévouement.
Malheureusement
rien à croquer ou
presque rien ; on serre la ceinture d’un
cran et on travaille de bon coeur
tout de même ; ces pauvres blessés
sont autrement à plaindre que
nous et méritent bien qu’on s’occupe
d’eux. Leur moral est très
bon. Un jeune capitaine de zouaves,
blessé au début de l’action est
particulièrement enthousiaste.
Ce
matin, en revanche, j’ai vu un
prisonnier qui ne l’était pas du
tout ; comme il était blessé, je
lui ai fait signe d’approcher pour
que je puisse l’examiner ; et
j’ai remarqué sur ses traits une
véritable expression de terreur ; il
sait comment ses compatriotes traitent
nos prisonniers et il craint qu’on
lui en fasse autant. Je l’ai d’ailleurs
eu vite rassuré sur nos intentions.
Le soir, à la nuit, nous voyons passer quelques autres prisonniers. On les invective un peu à distance et je dois prendre leur défense ; ce sont peut-être de très braves gens et il ne convient pas de se venger sur eux de toutes les atrocités commises par leurs crétins de compatriotes.
Notre attaque a donné d’assez bons résultats ; quelques tranchées ont été prises. Si le succès n’a pas été complet, c’est à cause de la désertion d’un sergent indigène qui a malheureusement annoncé l’attaque aux boches, lesquels ont pu recevoir des renforts. Nous recevons l’ordre de filer sur Tracy où nous devons coucher. Nuit très calme.
Journée assez tranquille à Tracy. Nous rentrons le soir à Offemont, la relève se faisant dorénavant le soir.