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Journal et lettres de Clément CAMBOURNAC, "poilu" de la Grande Guerre |
| Y penser toujours, n'en parler jamais |
Je reprends mon service et me dirige sur Ollencourt ; ma section est installée dans une maison du village ; quelques jours avant, Piquemal a dégoté une très belle maison où nous serons très bien logés. Le caporal vient m’y amener en ayant l’air de se trouver presque chez lui, ce qui me fait monter la moutarde au nez. Je m’installe dans un fauteuil devant un bon feu dans le cabinet de travail d’un ingénieur, dont les attaches plus ou moins allemandes sont révélées par quelques cartes trouvées sur les meubles. Le matin, en arrivant, j’avais déjà entendu sur la route siffler des balles entre le village et le château. Voilà que pendant que je me chauffe en faisant ma correspondance, une marmite éclate à environ 500 m. ; puis une seconde sensiblement plus rapprochée ; une 3è fait voler en éclats quelques carreaux ! Brr, ça va mal, espérons que la 4è ne continuera pas à la file, sinon me voilà frit. Heureusement, il n’en est rien ; les obus continuent à pleuvoir nombreux, mais à plusieurs centaines de mètres de la maison.
À 10 h.1/2 ou 11 h. la fusillade éclate de plus en plus nourrie du côté de Tracy-le-Val ; les balles sifflent dans les rues d’Ollencourt. Pouch qui vient d’arriver de Bimont s’apprête à regagner son poste. Vers 11 heures et 1/2, 4 brancardiers arrivent du château portant des blessés ; ils racontent qu’une marmite étant tombée en plein dans une tranchée, les zouaves se sont enfuis, laissant pas mal de morts et que les allemands ont déjà emporté une de nos tranchées. On nous demande une équipe de renfort qui part aussitôt. Le 75 vient ajouter sa voix au concert ; les mitrailleuses donnent sans relâche. Je sors avec Landier pour aller à l’épicerie ; un colonel m’arrête et me dit de retourner en arrière ; il est en effet très dangereux de circuler sur la route qui est balayée par les balles et les obus ; tous les officiers et les soldats sont sortis des maisons par crainte des marmites et ils se mettent à l’abri des balles derrière les murs ; nous en faisons d’ailleurs autant. Vers les 2 heures, d’autres brancardiers arrivant du château apportent de meilleures nouvelles ; les Allemands n’ont pris qu’un embryon de tranchée et ils ont eu des pertes terribles.
Ils ont réussi à s’emparer de 2 mitrailleuses mais nos zouaves les leur ont reprises en une vigoureuse contre-attaque. Nos 75 ont fait aussi du bon travail ; je suis allé les voir exploser, du haut de notre galetas ; ils arrosaient les tranchées allemandes situées aux abords de Tracy-le-Val, et dont quelques unes sont visibles d’Ollencourt. Les blessés affluent, mais ils ont tous un moral excellent ; ils sont grisés par la poudre et aussi par la victoire ; en effet, les Allemands ont dû se retirer sur leurs positions primitives, après avoir perdu beaucoup de monde ; tous les zouaves que je rencontre me disent : “moi, j’en ai tué 4, moi 3, moi 5, etc. ...” On estime les pertes allemandes à 400 hommes hors de combat au moins. Qu’ils recommencent souvent et ils sauront ce que c’est que les zouaves !
Le soir, à la relève, on demande une équipe de renfort pour transporter quelques blessés. Après dîner, Mas et Lanchier qui devaient venir coucher dans ma chambre partent pour le château de Veysivieux ; je passe la soirée au coin du feu, pendant que la fusillade fait rage ; vers les 9 h.1/2 ça se ralentit ; on n’entend plus que le bruit des marmites tombant deux par deux dans le lointain ; ces deux bruits arrivant à intervalles assez réguliers, interrompant seuls le silence de la nuit produisent en moi une très forte impression et je vais me coucher un peu chiffoné. Mas et Lanchier rentrent à 11 heures ; tout rentre dans le calme ; c’est le moment de roupiller ; roupillons.
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